Voix off : c’était mieux avant ?

On entend parfois que la voix off, c’était mieux avant. Mais avant quoi, exactement ? Avant l’ouverture aux non-comédiens ? Avant internet ? Avant les studios privés ? Avant l’enregistrement à distance ? Avant l’intelligence artificielle ? À chaque nouvelle technologie, la panique s’installe, Parfois à raison, souvent à tort.

voix off mieux avantJ’ai commencé le métier de comédien voix off il y a 30 ans, en 1994, après avoir été concepteur-rédacteur en agences de pub pendant 10 ans. Et déjà à l’époque, j’entendais que l’âge d’or de la voix off, c’était fini. La vieille garde regrettait l’arrivée de sang frais sur le marché, qui, horreur et damnation, n’étaient pas forcément des comédiens formés ‘classiquement’ dans une école d’acteurs. Comme moi, par exemple : en tant que concepteur-rédacteur, j’avais dirigé des comédiens voix off en séance pour des spots pub TV et radio que j’avais créés. Avant, j’avais été animateur radio du temps où elles étaient pirates et enfumées. D’autres avaient des parcours aussi multiples que variés.

À l’époque, internet (tel que nous le connaissons aujourd’hui) n’avait pas encore vu le jour. Le filtre pour trouver du travail, c’était les agents voix off : s’ils acceptaient de nous représenter, ou non. Pas d’agent voix off, pas de travail, tout simplement. Nos agents se chargeaient de nous promouvoir et de nous décrocher des jobs. En France, à l’époque les agents voix off n’existaient pas – maintenant ils existent, mais ce sont souvent des agents représentant des comédiens qui font des voix off, et rarement des comédiens voix off, ce qui est, rappelons-le, un métier à part entière. Bref. En France, c’était les studios qui avaient leur catalogue, mais c’était pareil. Pas besoin de s’occuper de son marketing.

On travaillait comment, du temps des dinosaures ?

Les démos voix off étaient sur cassette (puis sur CD), qu’on envoyait par la poste. Aux agents qu’on convoitait, et aux studios ; on n’avait jamais accès aux clients, tout passait par les agents et les studios. Et ils étaient extrêmement sélectifs : il fallait montrer patte blanche pour être accueilli dans le sérail des comédiens voix off. Impossible pour les médiocres de se vendre au tarif, comme c’est le cas maintenant.

Être professionnel, ça voulait dire arriver à sa séance à l’heure (donc minimum 10 minutes en avance), pas alcoolisé ou défoncé (j’ai des noms !), être courtois et agréable avec tout le monde (et pas seulement le client), savoir écouter et suivre les directions, les traduire dans ses interprétations, être efficace et ne pas s’éterniser quand c’était fini.

Pas d’internet, ça voulait aussi dire pas de réseaux sociaux pour faire sa promo (ou montrer ce qu’on a petit-déjeuné, mais c’est un autre sujet). On enregistrait en studio post prod, les studios privés n’existaient pas (le matériel professionnel coûtait une fortune). Quand les téléphones portables ont fait leur apparition, ça a changé la donne, être contactable rapidement est devenu un must – sinon, on ratait des bookings.

Les formations voix off n’existaient pas, on apprenait sur le tas, ça prenait donc beaucoup plus longtemps de progresser et de maîtriser les codes du métier. Être comédien classiquement formé n’était pas une garantie. Pourquoi ?

Aparté : parce que comédien et comédien voix off sont deux métiers différents., n’en déplaise aux précieuses ridicules. La meilleure façon d’expliquer la raison à ça ? ‘Chauffeur’ et ‘chauffeur poids lourd’. Il y a le mot chauffeur dans les deux professions, les deux ont besoin de savoir conduire, les deux sont derrière un volant. Et pourtant, deux métiers complètement différents, avec des exigences et des compétences différentes. Remplacez ‘chauffeur’ par ‘comédien’ et ‘poids lourd’ par ‘voix off’. Fin de l’aparté.

Aujourd’hui, en suivant de bonnes formations voix off (j’en parle dans mon article Formation Voix Off, Coaching, Mentoring et Arnaquing) on peut savoir travailler et comprendre les rouages et les codes de la profession plus rapidement. Bien sûr, certaines personnes continuent de penser qu’il n’est pas nécessaire de se former (tout le monde parle, pas vrai ?) et se demandent pourquoi ils ne travaillent pas davantage, jouant au Calimero de service – je développe le sujet dans mon article Le Syndrome de Calimero. Mais si on veut évoluer, les outils sont là. Avant, walou.

La profession a évolué au-delà de tout ce qu’on aurait pu imaginer il y a 30 ans

On ne peut plus aborder le métier de comédien voix off comme on le faisait quand j’ai commencé. Être excellent est toujours aussi indispensable pour pouvoir vivre correctement de la voix off, mais c’est loin, très loin d’être suffisant. Avant, on pouvait être un ‘dilettante’, maintenant c’est un métier à plein temps. Oui, facilement 8 à 10 heures par jour dédiées à son métier, un peu comme quelqu’un… qui a un métier !! Il faut non seulement exceller au micro, mais aussi être un génie du marketing, ou tout du moins bien maîtriser le sujet. Je développe cet aspect du métier dans mon article Le Marketing de la Voix Off : Kesako ?

attendre que le telephone sonne

Il faut communiquer quotidiennement (et pas seulement poster du moi moi moi mais aussi commenter les coms des collègues, partager du contenu pertinent…), avoir un site web à l’aspect actuel et professionnel (qui veut donner du travail à quelqu’un qui a une vitrine qui crie ‘amateur’, un sujet que je développe dans mon article La Vitrine de la Mercerie), avec un excellent SEO, être son propre community manager (ou en employer un), bref, il faut charbonner. Je parle de ces points cruciaux dans les articles Voix Off et Réseaux Sociaux et Plaisir d’Offrir, Joie de Recevoir.

Si on attend d’être contacté, si on veut juste parler dans le micro sans être prêt à faire tout ce dont je parle dans le précédent paragraphe, en clair si on traite son métier comme un hobby, on peut attendre longtemps. De plus en plus longtemps. Jusqu’à retourner à ce qu’on faisait avant. En 30 ans, j’ai vu des dizaines d’étoiles filantes, qui s’essayent au métier sans bases, sans se former, qui pense que bien lire à voix haute en ’mettant le ton’ suffit – et qui disparaissent après quelques années, sans laisser de trace. Dans tous les métiers, la sélection naturelle a toujours opéré, et le nôtre n’échappe pas à cette règle.

Alors, avant… quoi ?

Avant l’arrivée d’internet ? La vieille garde a détesté quand internet est arrivé, parce que ça amenait de la concurrence, oubliant que l’avènement du web a aussi créé un nombre incroyable de nouvelles opportunités : e-learning, livres audio, spots web, motion designs… Et internet a également permis aux clients de nous trouver directement grâce à notre site web. Pour ceux qui en ont un, évidemment.

Avant l’arrivée des studios privés ? Encore aujourd’hui, en France (et seulement en France), il y a des comédiens aigris qui, ayant accès aux studios des grandes agglomérations, sont farouchement opposés aux studios privés : ils ont peur de la concurrence. Bon, ils ont quasiment tous un studio chez eux (et souvent, c’est juste un placard) mais chut, il ne faut pas le dire. L’accès au matériel professionnel à des prix raisonnables a permis à toute une population d’enregistrer sans avoir à habiter dans les grandes villes, sans être dans les petits papiers des grands studios, et sans agent – un sujet que je développe dans mon article Enregistrement Voix Off et Studios Privés.

cacahuètes grillées

Avant l’arrivée de l’IA ? À chaque évolution se présente de nouveaux défis. On peut se voir en victime, chercher à l’endiguer, ce qui historiquement, ne marche jamais, ou on peut s’adapter. Le développement de la technologie a toujours fait peur à ceux qui étaient là avant – un sujet chaud comme une baraque à frites dont je parle dans mon article Voix Off et Intelligence Artificielle. Comme je l’explique dans cet article, la peur d’être remplacé par l’IA remplace la peur des vétérans d’être remplacés par des nouveaux venus non comédiens. Au final, la crème remonte toujours à la surface.

Oui, l’IA est effrayante, tant par ces possibilités que par la vitesse à laquelle elle avance. Mais le vent de panique chez certains vient en partie du fait qu’ils n’ont jamais vécu une crise dans le métier, et qu’ils manquent donc de perspective. Ils pensent que la période calme qu’on connait en ce moment en 2024 vient de l’IA. Oui, l’IA fait disparaître le travail mécanique (e-learning didactique interne etc.), l’IA prend le relais des boulots payés un paquet de cacahuètes qu’aucun professionnel digne de ce nom n’a jamais accepté… mais pour le reste ?

Beaucoup de collègues sont trop jeunes pour avoir connu les crises précédentes dans le métier, mais à chaque moment d’instabilité géo-politique, c’est pareil.
– 11 septembre 2001 : pendant plus d’un an, quasiment pas de travail, plusieurs gros studios ont fermé.
– Crise financière fin 2008 : pareil.

Et maintenant, en 2024, entre Ukraine vs. Russie, Israël vs. Palestine, bref ce qui n’est pas trop loin de nous et qui inquiète, les annonceurs sont plus que frileux.

Quand les maîtres de guerre auront décidé d’arrêter de faire joujou, je suis convaincu que le travail reviendra – pour celles et ceux qui ont leur place dans ce métier.

J’espère que cet article vous aura offert une nouvelle perspective sur l’évolution de notre métier. Pour en discuter avec vos collègues, ne manquez pas de le partager avec eux sur vos réseaux sociaux. N’hésitez pas à commenter cet article, si vous avez des questions, je ferai de mon mieux pour y répondre !

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